
La lumière envahissait la chambre ce matin-là et Raphaël sut avant même d’avoir ouvert les volets que la neige était tombée pendant la nuit. Bien calé au fond de son lit, il savoura le fait de ne pas avoir à faire des kilomètres dehors pour se rendre au travail. Il pouvait profiter encore un peu du cocon chaud que formait sa couette dans laquelle il s’était entortillé inconsciemment au cours de la nuit.
Il avait toujours aimé les espaces clos et confinés, qu’il trouvait plus rassurants que les grandes étendues à l’immensité angoissante, et au milieu desquelles on ne sait jamais à quoi s’attendre.
Il resta un bon quart d’heure à se pelotonner dans ses draps, en avance sur l’horaire, avant de se décider à se lever pour aller prendre sa douche. Il hésita d’abord à ôter son pyjama, devant le peu de chaleur qui régnait dans sa salle de bain, mais s’exécuta rapidement pour se glisser sous l’eau chaude qui lui fit le plus grand bien. Même si ça ne le réveilla pas vraiment…
Il enfila un jean, une chemise et un pull, avant de chercher dans ses placards quelque chose pour son petit déjeuner. Malheureusement, il ne trouva rien de très consistant ni qui lui faisait réellement envie. Il aurait tellement préféré une bonne viennoiserie avec un chocolat chaud… L’idée le séduit aussitôt qu’elle lui effleura l’esprit, et il ne tarda pas à enfiler manteau et chaussures avant de se lancer dans le froid.
Il constata d’ailleurs avec surprise qu’il ne faisait finalement pas si froid qu’il l’aurait cru. Ses chaussures eurent vite fait de faire fondre la neige, comme partout où les gens étaient déjà passés, ne laissant qu’un fine couche de boue glissante.
Légèrement déçu, Raphaël ne s’attarda pas dehors et se rendit à la boulangerie du boulevard, celle où il avait l’habitude de se rendre. La boulangère, reconnaissant un de ses clients réguliers, le salua chaleureusement et lui fit la conversation le temps que Raphaël sorte sa monnaie. Malheureusement les gens commençaient à s’accumuler et s’impatienter dans la boutique, aussi il retourna dans la sienne.
Il disposait d’encore quelques minutes avant l’ouverture, le temps de monter faire chauffer du lait avec du cacao puis de s’installer en bas pour manger. Il aimait ces petits moments de la journée où, encore seul, il pouvait savourer un peu le silence et se laisser aller à ses pensées, rêveur. Il se cala dans son siège derrière le bureau, lança la musique. Il avait choisi ce matin-là la bande originale du film Tous les matins du monde, qu’il affectionnait particulièrement. Il trouvait le son lancinant de la viole parfait pour commencer une journée d’hiver sous une fine couche de neige.
Il n’y avait jamais beaucoup de monde en début de journée, beaucoup de monde ayant déjà embauché à cette heure en semaine. Dans la rue les voitures ne cessaient pourtant pas de passer, de déraper sur la neige fondue, et même si Raphaël ne les entendait pas, il savait que les conducteurs s’énervaient et s’insultaient comme à leur habitude. S’il y avait bien un aspect de cette ville qu’il avait en horreur, c’était sa population, du moins la plus grande partie de celle-ci qui s’efforçait de correspondre que l’on répand sur les parisiens : pressés, agacés, incapables d’être aimables.
Raphaël ne comprenait pas cet état d’esprit, encore moins alors que tous ces gens avaient la chance de vivre dans la plus belle ville du monde. Était-ce pour faire contraste avec la grâce de Paris, pour la mettre en valeur, que ses habitants étaient si insupportables ? Lui ne concevait pas un jour de devenir comme eux, passer si vite sur les boulevards sans même lever les yeux, et rentrer chez lui le plus vite possible sans profiter de ce qui l’entourait, et rêver un peu dehors, dans les parcs. Et pourquoi prendre le métro quand on pouvait remonter les ruelles médiévales et les boulevards haussmanniens ?
Peut-être idéalisait-il un peu trop tout ça, mais il se disait que ça valait sans doute mieux que d’être désabusé et de ne plus avoir d’intérêt pour rien. Les seules personnes qui passèrent dans la matinée étaient des retraités, qui eux avaient tout leur temps, et semblaient avoir retrouvé leur bonne humeur en arrêtant de travailler. Raphaël trouva d’ailleurs agréable de discuter avec une dame d’une soixantaine d’années qu’il n’avait jamais vue avant et qui en connaissait un rayon sur la littérature américaine.
Il ne vit pas le temps passer et fut rappelé à l’ordre par une jeune femme, accompagnée d’un petit garçon suçant son pouce, qui lui demanda conseil pour un dictionnaire à la portée de petits enfants. Il alla faire un tour dans sa petite réserve et lui ramena ce qu’elle cherchait. Elle le remercia chaudement avant de repartir avec son fils et quand Raphaël regarda l’heure après cela, il fut étonné de voir qu’il était déjà midi. Le temps était passé à une vitesse rare pour une matinée avec si peu de visite.
Même s’il n’en avait pas vraiment envie, il était censé fermer la boutique pour une heure, aussi se leva-t-il pour aller prendre son manteau et sortir. Il ferma la porte à clé puis se mêla à la foule de gens qui se bousculaient sur les trottoirs, sortant tout juste du travail.
Il fit attention de le pas glisser, poussé de toutes parts alors que lui voulait seulement prendre son temps. Malheureusement, pour cela, il fallait connaître les endroits où les parisiens n’ont pas le temps d’aller. Là, dans la quasi-solitude seulement, il y avait moyen de trouver le calme. Il s’éloigna donc aussitôt du boulevard, empruntant les petites rues parallèles où, pour son plus grand plaisir, la neige avait été préservée su soleil et des pieds des passants.
Il n’aimait pas rester chez lui, seul, le midi, aussi sortait-il souvent rejoindre des amis dans de petites brasseries pour manger rapidement et pour pas cher. Mais ce jour-là il y allait seul, personne n’ayant pu se libérer pour le rejoindre. Il alla s’installer à l’intérieur d’un petit café connu seulement par le bouche à oreille, servant des croque-monsieur délicieux.
Étant seul, il mangea plutôt vite, n’ayant personne pour le distraire de manger. Il faut dire qu’il aimait bien parler et que dès qu’il avait un interlocuteur attentif, il l’arrêtait difficilement.
Il flâna un peu sur le chemin du retour, pas vraiment pressé par le temps. Et il savait que très peu de monde passait juste à l’heure de la réouverture. Il se réinstalla donc tranquillement, remit un peu de musique et reprit sa lecture des nouveautés littéraires. C’était ce qu’il préférait dans son métier : passer son temps à lire, dire ce qu’il en pensait et conseiller les gens.
Plongé dans un polar qu’il avait commencé il y a quelques jours et qui le tenait en haleine depuis, il ne vit pas le temps passer et une bonne demi-heure s’écoula sans qu’il ne soit dérangé par aucun client. Puis le bruit de la porte qui s’ouvre lui fit enfin relever les yeux, et déposer son livre ouvert à l’envers sur son bureau.
Il vit s’avancer dans la pièce un grand jeune homme, dont les cheveux blonds étaient emmêlés et ébouriffés, une écharpe grise enroulée autour du cou. Raphaël lui adressa un sourire engageant, prêt à le conseiller s’il avait besoin d’aide, mais le nouvel arrivant restait planté là avec l’air de s’être trompé d’endroit. Le voyant si mal à l’aise, Raphaël lui lança :
-Je peux faire quelque chose pour vous ?
Le jeune homme sembla effrayé qu’il lui adresse la parole et sursauta légèrement avant de se reprendre.
-Euh, oui…, bafouilla-t-il en s’avançant vers lui.
Raphaël s’attendait à ce qu’il lui donne le titre d’un livre ou le nom d’un auteur mais au lieu de ça il se tut et rougit. Il commençait à se poser des questions quand enfin il entendit un peu plus longuement le son de sa voix :
-En fait… je me demandais si vous recrutiez…
Il se serait attendu à tout sauf à ça. Il n’avait rien à répondre. Évidemment, sa réponse serait négative. Il se débrouillait très bien tout seul et n’avait besoin d’aucune aide pour s’occuper de sa librairie. Mais comment le dire à ce jeune homme au regard si plein d’attente, dont le désespoir devait être grand pour qu’il en arrive à se rendre dans chaque boutique pour essayer de se vendre et de trouver du travail ?
Il puisa au fond de lui sa plus grande compassion pour trouver le courage d’annoncer, en quelque sorte, la mauvaise nouvelle :
-Je suis désolé, je n’ai besoin de personne…
Le visage du jeune homme se ferma et son regard se ternit. Raphaël s’en voulut presque de n’avoir pas de poste à lui proposer. Mais une dernière lueur d’espoir, dernière tentative avant l’abandon, anima l’inconnu qui se redressa et le regarda à nouveau.
-Est-ce que je peux quand même vous laisser mon CV ?
Raphaël sourit car il sut tout de suite que même s’il n’avait pu répondre à sa première requête, il pouvait au moins lui offrir ça.
-Bien sûr.
Il fit signe au jeune homme de s’avancer vers lui et celui-ci s’exécuta un peu timidement, comme un enfant qui doit parler à un inconnu. Raphaël se rapprocha derrière son bureau et s’appuya dessus en attendant que le jeune homme lui donne le fameux papier. Il le sortit d’une poche intérieure de sa veste et le lui tendit avec gaucherie.
-Voilà, souffla-t-il.
Raphaël saisit la feuille avec précaution et le remercia d’un sourire.
-Soyez sûr que je ne vais pas le jeter dès que vous serez parti. Je vais le ranger précieusement et le garder à l’esprit.
Le jeune homme baissa les yeux et sourit pour la première fois.
-Merci. C’est gentil.
Ils échangèrent un léger sourire puis le jeune inconnu pivota sur ses talons et se dirigea vers la sortie. Quand la porte se fut refermée derrière lui et que Raphaël le vit s’éloigner dans la rue, il osa enfin hausser les sourcils. La scène qu’il venait de jouer était des plus étranges. Jamais encore quelqu’un n’était venu lui proposer aussi directement de travailler pour lui, et il devait bien admettre que ça l’intriguait.
En se réinstallant dans son siège, il jeta un coup d’oeil au CV qu’il avait dans les mains. Le jeune homme s’appelait Hugo Gersal. Il avait vingt-sept ans -plus vieux qu’il n’en avait l’air-, un parcours scolaire et universitaire parfait, et pourtant pas de travail. Raphaël eut de la peine pour cet Hugo qui n’avait pas eu, comme lui, la chance de réaliser ses rêves aussi tôt.
Un peu mélancolique, il ouvrit quelques tiroirs de son bureau avant de tomber sur une pochette remplie de papiers en vracs, dans laquelle il rangea le CV du jeune homme.
Puis il erra quelques minutes dans la pièce sans trop savoir quoi faire pour se sortir de cet épisode de la tête mais la clientèle arrive ensuite en masse et il dut accueillir et conseiller les gens avec le sourire. C’était rare qu’il ait à se forcer pour avoir l’air de bonne humeur, et pourtant c’est ce qu’il dut faire pour ne pas paraître trop perturbé.
Cependant il n’arrivait jamais à rester malheureux très longtemps quand, de toutes parts, on lui demander conseil sur quoi lire, quoi offrir. En fin de journée, lorsqu’il put enfin se remettre à la lecture de son livre, il oublia pour de bon ce qui s’était passé durant l’après-midi.


Ah, on dirait que je me suis trompée en allant trop vite dans mes suppositions lors du premier chapitre… ^^ Ni Valentin, ni l’étudiant, mais Hugo peut-être, qui va bouleverser la vie de notre tranquille libraire en se faisant quand même embaucher ?
J’ai hâte d’en apprendre plus
A très vite !
Bises
Tu es sans doute sur la bonne voie, en général je ne mets pas trop de suspense dans mes couples à venir ^^ désolée je n’ai vraiment plus le temps de lire tes histoires, avec la fac j’ai tout juste le temps d’écrire =/
Pas de souci, les réalités de la vie sont là, je le comprends parfaitement.
J’ai moi-même de moins en moins de temps pour écrire ou lire, je continue parce que je ne peux pas m’en empêcher (même si avec mon boulot, ça réduit mes heures de sommeil de façon drastique) et que je suis curieuse, quand je vois que tu as posté un nouveau chapitre.
Bon courage pour la fac et profites-en, ça peut paraître parfois galère mais moi, mes 5 années d’unif font partie des meilleures années de ma vie
Oui c’est beaucoup de boulot mais aussi une nouvelle expérience et plein de choses enrichissantes, faut en profiter ^^
Ton libraire, j’ai juste envie de le secouer et le matin, de lui mettre un café noir et une clope dans la bouche XD. Un truc plus viril quoi XDD.
Vraiment il me plaît bien ce charmant et poli libraire. Il a l’air…bon c’est peut être un peu bizarre de le dire comme ça mais il a l’air “tout doux”, comme une polaire ou quelque chose du genre ^^ (là je vais passer pour une lectrice perturbée… XD) J’ai beaucoup aimé la fin de phrase ‘les ruelles médiévales et les boulevards haussmanniens’ parce que j’adore allez dans la partie vieille ville lorsque je visite, comme au Mans par exemple =) J’imagine très bien Hugo même si on ne le voit sans doute pas avec le même physique ^_^
Aaah et dire qu’il ne reste déjà plus que 2 chapitres en ligne ! ;__; Je me les réserve pour demain du coup ! (Après la fin des partiels o/ [adore raconter sa vie x)] )
ooh bon partiels à toi aussi, chère camarade de fac xD
je crois que tu as vraiment bien perçu comment je vois Raphael, c’est un homme doux et serein (mais ça va changer évidemment, sinon c’est pas drôle)