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Emilien-02

Chapitre 2

Fondre au soleil

La boutique était pleine de monde ce matin, et les bavardages incessants emplissaient le petit endroit du bruit feutré des chuchotements et du piétinement des visiteurs. Émilien s’activait avec bonheur depuis son arrivée, offrant son sourire à l’assemblée comme il en avait l’habitude. Le beau soleil qui continuait de briller faisait venir les gens en masse, à la recherche d’encore plus de bonne humeur. Il s’affairait entre les rayons d’objets incongrus et colorés. Il riait avec les gens lorsqu’il les conseillait, s’amusant lui aussi de l’absurdité de ce qu’il vendait. Mais c’était ça, ce qu’il recherchait, entendre les rires ou voir les sourires sur les visages, que ce soit parce qu’ils trouvaient les objets ridicules ou parce qu’ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient.

Deux autres personnes travaillaient avec lui ici, sans compter le patron qu’ils ne voyaient qu’une fois par semaine. Ses deux collègues étaient des femmes, un peu plus âgées que lui mais pas tellement plus terre-à-terre. Mais malgré tout elles étaient assez sérieuses pour gérer le magasin, laissant à Emilien le soin de s’occuper des gens dans les rayons. Ça lui convenait d’ailleurs tout à fait. Il n’avait pas besoin de responsabilités, pas besoin de se sentir important. Toute cette activité grouillante lui donnait l’énergie de toute une journée, et quand il sortait du travail le soir il avait toujours le sourire.

Alors qu’il venait de donner à une femme un porte-clé mural aimanté, il entendit qu’on l’appelait. En se retournant, il vit une de ses collègues, Martine, le regarder depuis derrière le comptoir. Elle lui sourit et lui fit signe de venir la voir. Il s’excusa auprès des gens qui attendaient pour lui poser une question et rejoignit avec difficulté Martine, poussant gentiment les gens qui se trouvaient sur son passage. Il s’accouda ensuite au comptoir en bois ciré que le patron avait récupéré dans une brocante et écouta ce que sa collègue avait à lui dire.

-Dis, on voulait aller manger au restaurant avec Manon ce midi, ça te tente ?

Il n’eut pas à y réfléchir longtemps, la perspective d’un bon moment passé entre amis lui étant toujours agréable.

-Oui, bien sûr, répondit-il en haussant un tout petit peu la voix pour être sûr que Martine puisse l’entendre au milieu du brouhaha.

Son amie lui sourit, visiblement contente de sa réponse, et ils retournèrent tous deux à leur travail.

En milieu de matinée, les visiteurs cessant d’affluer pendant un moment, Emilien décida d’aller prendre une pause dehors et profiter de l’air frais qui circulait dans leur rue. Il poussa un soupir de soulagement en quittant la chaleur étouffante de la boutique où les gens s’étaient entassés depuis le début de la matinée. La légère brise qui soufflait là était donc assez bienvenue.

Il s’adossa au mur en crépit de la rue et frissonna au contact froid de la pierre contre son T-shirt au dos mouillé de sueur. Il appuya délicatement sa tête contre le mur et regarda le ciel qui apparaissait entre les toits des deux rangs de maison encadrant la rue.

Il regrettait parfois d’avoir à rester enfermé lors de journées aussi belles que celles-ci, mais il se disait ensuite qu’il avait cette chance, que certains n’ont pas, de ne pas partir et rentrer chez lui de nuit, après avoir passé la journée dans une usine sans voir la lumière du jour. Le vent fit se soulever ses cheveux et il frissonna. Il était temps de rentrer, ou il allait prendre froid et subir un savon de Bertille. Elle ne faisait pas de gâteaux quand elle était fâchée. Il jeta donc un dernier regard au ciel bleu avant de tourner les talons et de regagner l’intérieur.

*

Émilien était affamé quand, à midi et demi, Manon ferma enfin la boutique et qu’ils commencèrent à se préparer pour aller manger. Le jeune homme enfila une légère veste et quand les filles eurent fini de se faire belles, ils se mirent en route. Ils avaient décidé, malgré le fait que Martine ait une voiture, d’y aller à pied pour profiter du beau temps. Émilien les écouta discuter une bonne part du trajet, tout occupé qu’il était à lever le nez pour y sentir la chaleur du soleil. Entendre les rires des filles lui donna cependant envie de savoir ce qui pouvait être si drôle. Engourdi par la chaleur, il tourna doucement la tête vers elles et leur demanda :

-De quoi vous parlez ?

Martine et Manon échangèrent un regard mi-amusé mi-gêné, avant que la première ne lui réponde avec une moue en forme de sourire :

-De toi, en fait.

Surpris mais pas vexé -il en aurait fallu plus que ça- Emilien haussa les sourcils.

-Je suis si drôle que ça ?

C’est cette fois la plus jeune qui pris la parole, les joues un peu rouges.

-En fait, il se disait que tu étais quelqu’un d’assez mystérieux.

Émilien retint un rire. Parmi tous les adjectifs possibles existant, il n’aurait jamais cru qu’on puisse un jour choisir celui-là pour le décrire.

-Tu es toujours dans la lune, à regarder en l’air, tu ne parles presque jamais de toi…

Ce coup-ci, Emilien sourit franchement à ses deux collègues.

-En fait, les filles, je dois être la personne la plus simple que vous connaissiez. Si je ne vous raconte pas ma vie, c’est parce qu’il ne s’y passe rien de passionnant pour les autres, pas de problèmes ni de catastrophes. Vous vous ennuieriez sans doute si je vous racontais mes journées, parce que ça donnerait quelque chose du genre : j’ai vu trois oiseaux ce matin, j’ai mangé des lasagnes excellentes ce midi et maintenant je vais acheter des abricots.

Martine et Manon le regardèrent en essayant de masquer leur étonnement. Émilien, lui, ne cessa pas de sourire et regarda à nouveau autour de lui.

-Mais tu es comme tout le monde, reprit Manon. Tout le monde voit des oiseaux et mange des lasagnes.

-Sans doute, mais la prochaine fois que ça t’arrive demande toi si ce genre de choses peut suffire à te procurer assez de bonheur pour que tu ignores les nuages, la pluie, et tes problèmes de couple.

Le silence suivit cette réponse et il sut qu’il avait visé juste quand Manon ouvrit la bouche pour dire quelque chose avant de se ravisez, lui laissant le dernier mot.

Ils arrivèrent au restaurant peu après. Ils venaient de temps en temps manger là, aussi le serveur qui les accueillit les salua chaleureusement avant de les mener vers une table dans un coin de la salle, près d’une baie vitrée qui donnait sur la rue. C’était un petit établissement sans prétention, à l’ambiance chaleureuse, en somme qui leur convenait parfaitement.

Ils s’installèrent en reprenant leurs discussions légères, et prirent à peine quelques minutes pour consulter le menu, connaissant déjà la carte par cœur. Un autre serveur vint prendre leur commande puis les laissa seuls. Émilien sentait bien que sa petite tirade un peu plu tôt avait attisé la curiosité de ses deux collègues, et en particulier Manon, qui ne cessait de lui lancer des regards qu’elle devait vouloir discrets, mais qui se remarquaient comme le nez au milieu de la figure.

À un moment, alors que les sujets de conversation semblaient déjà s’épuiser, la jeune femme ne sembla plus pouvoir contenir les questions qui lui brûlaient les lèvres.

-Et, Emilien, tu… tu vis seul ?

Le jeune homme retint une moue gênée. Voilà pourquoi il évitait de parler de lui trop intimement, pour ne pas avoir à aborder ce genre de sujets qui intéressaient un peu trop la jeune femme.

-Non, j’ai un appart en colocation.

Il espérait que cette réponse, qu’il avait voulue brève, clorait la discussion mais visiblement ça ne satisfaisait pas pas ses deux amies. Manon, trop timide, n’osait pas lui poser plus de questions mais Martine n’éprouvait pas la même crainte de sa réponse, aussi se lança-t-elle avec naturel :

-Tu vis avec un copain alors ?

-Non, avec ma meilleure amie.

Il garda le sourire mais jeta un bref regard à Manon dont l’expression était un peu moins sereine qu’un quart de seconde auparavant, même si elle lui sourit pour essayer de lui cacher. Cela faisait un moment qu’il s’était rendu compte des sentiments de la jeune femme pour lui -il ne vivait pas non plus sur une autre planète- mais il ne pouvait y répondre. Même s’il avait voulu le faire il n’aurait pas su comment. Il n’avait jamais été réellement amoureux et ses seules histoires de « couple » n’avaient été que des flirts ou des aventures de quelques semaines. Il était plus à l’aise avec les amitiés, moins compliquées.

Un peu gêné par ce bref échange, il laissa les filles discuter entre elles en attendant qu’on leur amène leur commande. Quand on déposa devant lui une assiette de blanquette de veau, il oublia toutes ces considérations auxquelles il n’était de toute façon pas habitué et sourit lorsque les premiers arômes lui parvinrent, portés par la fumée du plat chaud. Il souhaita un bon appétit aux deux filles puis prit une première bouchée et ferma les yeux pour apprécier la douceur du goût qui ravissait son palais.

On ne l’entendit plus du repas.

L’arrivée des desserts fut l’apogée de ce moment de pur plaisir, quand il dégusta une île flottante sous les yeux amusés de ses collègues qui, il en était sûr, n’appréciaient pas autant ce qu’elles mangeaient, trop occupées à discuter.

L’orage menaçait quand ils ressortirent et Emilien, peu prévoyant, fut bien content de se serrer sous le parapluie de Martine quand l’eau commença à tomber en trombes. Ils se pressèrent pour rentrer et Emilien ne tarda pas à se remettre au travail pour éviter d’avoir à supporter les regards déçus de Manon qui n’oserait pas venir lui parler directement. Pas avant un moment en tout cas.

L’après-midi passa assez vite une fois qu’il se fut replongé dans l’ambiance enjouée et entraînante du magasin, qui lui fit rapidement oublier les petits incidents de la matinée.

*

-Bonne soirée, Emilien !

Le jeune homme se retourna, sourit et fit un signe de la main aux deux filles avant de quitter la boutique, mettant les mains dans ses poches par habitude. L’humidité ambiante d’après l’orage l’enveloppa dès qu’il eut passé la porte et il inspira profondément pour s’emplir les narines de cette odeur particulière qu’il affectionnait tant. Il avait envie d’en profiter un peu et décida d’errer un peu en centre ville avant de rentrer chez lui. Il remarqua que, pour une fois, les gens ne semblaient pas se presser comme à leur habitude, peut-être détendus par le fait que l’orage ait éclaté.

Il parcourut les rues, observant les vitrines sans regarder l’heure avant de s’arrêter net devant une chocolaterie. Il se mordit la lèvre sous l’effet de la tentation qui s’offrait à lui, et à laquelle il n’avait jamais très bien su résister. Quelques secondes de faible opposition plus tard, il poussait la porte de la boutique. Ses yeux s’emplirent d’étoiles quand il les posa sur les étalages remplis de gourmandises toutes plus alléchantes les unes que les autres.

-Bonjour, Monsieur, lui lança une voix féminine, le sortant de sa rêverie.

Il releva la tête et sourit à la vendeuse qui, toute vêtue de couleurs vives, ressemblait elle aussi à un bonbon.

-Bonjour, lui répondit-il, enjoué. J’ai eu le coup de foudre pour votre vitrine mais vos chocolats ont tous l’air tellement bons… Je ne sais pas quoi choisir.

La femme en face de lui haussa les épaules avant de lui proposer :

-Peut-être que je peux vous conseiller ?

-Vous avez carte blanche.

Il la regarda, les yeux plein d’envie, remplir une boîte de carrés de chocolat tous décorés de façon différente et se dépêcha de payer, trop pressé de pouvoir enfin déguster. Quand enfin il salua la femme avec un sourire, il quitta rapidement la boutique et, une fois dehors, avisa un banc libre non loin de là et se dépêcha d’aller s’y asseoir. Là, il s’accorda quelques secondes pour contempler son achat avant de dénouer délicatement le ruban rouge qui enveloppait la boîte. Il souleva lentement le couvercle et admira avec l’eau à la bouche toutes les ganaches différentes avant de choisir celle recouverte de poudre dorée. Il la porta à ses lèvres et croqua avec délice. Quand les arômes se dégagèrent dans sa bouche, il ferma les yeux et se laissa fondre en même temps que le chocolat.

-Lisa, t’as pas vu ma cravate bleue ?

Raphaël entendit un soupir en provenance de la salle de bain où son amie était en train de se changer.

-Comment tu veux que je sache, c’est toi qui habites ici, pas moi !

Il fit la moue devant le placard de sa chambre. Il se tenait là depuis une vingtaine de minutes, incapable de décider ce qu’il allait mettre à cette soirée où il était invité. Après une intense réflexion, il avait fini par appeler Lisa au secours. Celle-ci aussi étant conviée à l’anniversaire de son meilleur ami, ils avaient décidé de se préparer ensemble. Il admettait sans aucun problème qu’elle avait plus de goût que lui pour les vêtements. Non pas qu’il s’habille mal, mais il faisait toujours dans la simplicité et ne se prenait pas la tête devant son placard. Enfin, pour fêter les trente-cinq ans d’un bon ami, il pouvait faire un effort.

Lisa lui avait donc choisi un pantalon droit, une chemise et une veste élégante, sans pour autant qu’il ait l’air d’aller à un mariage. Alors qu’il désespérait de retrouver la cravate qu’il voulait mettre et qu’il commençait à chercher dans des endroits improbables où il était sûr qu’elle n’avait aucune chance de se trouver -la cuisine, les tiroirs de son bureau- il entendit le verrou de la porte de la salle de bain s’ouvrir et se retourna. Lisa se tenait à la limite des deux pièces, en robe de soirée mauve qui la mettait parfaitement en valeur. Raphaël lui sourit et leva un pouce dans sa direction pour la féliciter. Elle sourit en retour et soudain leva son bras droit qu’elle avait derrière le dos jusqu’alors, brandissant fièrement… sa cravate.

Il poussa un soupir et vint la récupérer, tandis qu’elle lui expliquait d’un ton moqueur :

-Elle traînait par terre dans la salle de bain.

Une fois qu’elle lui eut tourné le dos, il fit une grimace tout ce qu’il y a de plus puéril pour évacuer sa frustration. Il n’aimait pas les gens qui donnaient l’impression d’avoir toujours raison, même s’il avait souvent tort. Enfin, il pardonnait toujours à Lisa. Il était faible et sentimental, mais pas malheureux pour autant.

Cette pensée lui arracha un sourire et il rejoignit Lisa dans la salle de bain pour mettre sa cravate devant un miroir. Ce faisant, il jeta un coup d’œil à son amie qui se concentrait sur son eye-liner.

-Tu sais, tu es aussi très bien sans maquillage, lui fit-il remarquer.

Elle le regarda en coin et fit une moue séductrice.

-Tu trouves ?

Il sourit à son tour et soupira.

-Fais pas semblant d’essayer de me draguer, tu sais très bien que j’y crois pas une seconde.

Elle leva les yeux au ciel et se remit à son maquillage.

-Je pourrais être sérieuse un jour, on ne sait jamais.

-Impossible. Tu es bien trop heureuse avec ton fiancé.

Elle marqua un temps d’arrêt, faisant semblant de réfléchir à la question, avant de lâcher :

-C’est vrai. Et puis tu es moins beau que lui.

Feignant d’être outré par cette remarque, Raphaël la saisit par la taille et entreprit de la chatouiller jusqu’à ce qu’elle rende grâce en criant qu’il était le plus bel homme du monde et qu’elle l’aimait à la folie. Finalement, elle avait tellement ri qu’elle dut refaire son maquillage et le maudit pendant un bon quart d’heure tandis qu’il riait aux éclats intérieurement.

Après plus d’une heure et demie de préparatifs ils furent enfin parés pour la fête. Ils mirent dix minutes de plus à retrouver les cadeaux dans le bazar qu’était devenu l’appartement de Raphaël, avant de se lancer dans le grand froid du dehors. Dès qu’ils eurent mis un pied dans la rue, un vent glacial s’engouffra dans leur manteau, les glaçant dans leur tenue de soirée légère. Ils échangèrent un regard congelé, sachant tous les deux qu’ils devraient faire vite pour ne pas risquer d’hypothermie en chemin. Ils pressèrent donc le pas jusqu’à la voiture de Raphaël, manquant de glisser sur les trottoirs où la neige, tassée par le passage de la foule, s’était changée en verglas.

Ils mirent le chauffage à fond le temps du trajet, et eurent du mal à trouver une place de parking, tournant dans les rues pendant un bon quart d’heure avant d’arriver à se garer. Dans le froid à nouveau Raphaël les guida rapidement jusqu’à l’appartement de Valentin. Poussés par l’envie de se retrouver au chaud, ils grimpèrent les escaliers quatre à quatre, se retrouvant tout essoufflés devant la porte.

Le son des basses leur parvenait déjà, accompagné par le brouhaha des rires et des discussions qui semblaient déjà bien animées. Ils étaient un peu en retard.

Ils durent frapper plusieurs fois avant qu’on les entende et que l’hôte de la soirée ne vienne leur ouvrir. Valentin s’était une fois de plus habillé très à son avantage, sans doute pour faire tourner la tête de ses invitées et finir la soirée au lit avec l’une d’entre elles. Affectueux comme à son habitude, il s’empressa de prendre Raphaël dans ses bras et de lui crier quelque chose que l’intéressé ne comprit pas à cause du bruit et de la musique, mais qui devait être censé manifester son amitié. Quand son ami le relâcha, Raphaël lui sourit avant de s’écarter pour qu’il puisse saluer Lisa. Valentin jeta un coup d’œil appréciateur à celle-ci qui eut une moue amusée avant de lui lancer :

-Même pas en rêve.

Valentin rit avant de l’enlacer à son tour. Puis il les fit rentrer dans son appartement spacieux mais bondé. Les deux nouveaux arrivants enlevèrent leurs manteaux, la chaleur de l’intérieur étant pratiquement insupportable comparée au froid glacial du dehors. Valentin leur servit immédiatement un verre d’un cocktail que Raphaël ne connaissait pas, ne buvant pas souvent.

Lisa, elle, était plutôt du genre fêtarde et était déjà en train de bouger en rythme avec la musique. Elle lui sourit en buvant les premières gorgées de sa boisson et lui prit la main pour l’entraîner un peu plus avant dans la pièce. Mais Raphaël n’était pas très à l’aise avec tout ce monde. Il préférait les ambiances plus calmes et intimistes, laissant une place à la conversation.

Mais bon, c’était l’anniversaire de Valentin, et il prendrait sur lui pour s’amuser quand même. D’ailleurs, son ami ne tarde pas à venir le chercher et, le prenant par le coude, l’entraîna vers la cuisine où ils se retrouvèrent seuls et un peu plus au calme. Valentin devait déjà avoir un petit coup dans le nez, si Raphaël en jugeait pas son très large sourire sans raison particulière. Ou alors avait-il fait des avances à une jolie fille, et celle-ci y avait bien répondu. Avec lui, on ne savait jamais. Son ami, poussant un profond soupir de bien être, se laissa tomber sur une chaise et décapsula une bière avant d’en tendre une à Raphaël :

-Tu en veux une ?

-J’ai déjà un verre, merci.

Valentin hocha la tête et but quelques longues gorgées avec un air d’extase, comme s’il s’agissait du meilleur breuvage au monde. Après avoir étanché sa soif à la limite de l’intarissable il prit une mine sérieuse.

-Tu me rends truste, tu sais, lâcha son ami d’un ton grave.

Raphaël haussa les sourcils, tentant de masquer son amusement. Même s’il disait n’importe quoi, il ne voulait pas vexer Valentin en se moquant de lui. Il prit donc sur lui pour garder son calme et répondre avec le plus de sérieux possible :

-Qu’est-ce que j’ai fait encore ?

Valentin haussa les épaules et le regarda comme si la réponse était évidente.

-T’es encore venu tout seul.

-C’est faux, rétorqua Raphaël, t’as bien vu que je suis venu avec Lisa.

Valentin ferma les yeux et secoua la tête d’un air concerné.

-Aaah, tu sais bien ce que je veux dire.

Cette fois, ce fut à Raphaël de hausser les épaules et de faire la moue.

-Ecoute, je t’ai déjà dit plein de fois que je me sens très bien comme ça, j’ai pas besoin d’avoir à tout prix quelqu’un dans ma vie.

Il eut alors la brève impression de lire dans le regard de Valentin qu’il n’était pas si ivre qu’il en avait l’air et qu’il savait de quoi il parlait. Cette idée l’effraya légèrement, et il fronça les sourcils quand Valentin répliqua :

-Tu sais, tu as l’air heureux et tu penses sans doute l’être, mais t’es pas comme moi. Tant que t’auras personne à tes côtés, il te manquera un truc.

Ils se regardèrent dans les yeux un moment, avant que Valentin ne tape sur la table pour mettre fin à cet instant un peu trop sérieux.

-Bon, c’est pas tout ça, lança-t-il, mais yen a qui font la fête de l’autre côté ! On va les rejoindre ?

Quand son ami l’interrogea du regard en buvant de grandes gorgées, Raphaël sourit, rassuré. Il se leva et prit Valentin par le bras, avant de regagner le salon. La chaleur qui régnait là était étouffante. Ça devait être ce qu’on appelle la chaleur humaine, pensa Raphaël. Lisa leur sourit en les voyant de retour, et se dirigea vers eux. Elle avait les joues rouges, sans doute avait-elle chaud. Elle était belle dans sa robe de soirée. Mais même le fait qu’elle ait pu lui plaire physiquement n’aurait pu pousser Raphaël à tenter quoi que ce soit avec elle. Et puis, comme il se le fit justement remarquer, elle était de toute façon déjà casée.

Il n’avait jamais vraiment éprouvé ce besoin constant de regarder les femmes, comme la plupart des autres hommes. Entre Valentin et lui, ç’avait toujours été son ami le coureur de jupons, le séducteur. Il trouvait ça très bien comme ça. Il ne se sentait pas obligé de l’imiter.

Cette fille qui le regardait, le laissait indifférent. Elle était jolie, pourtant. Mais il n’avait pas envie d’un e drague facile, juste pour finir au lit avec elle. Quel intérêt à un simple corps-à-corps pour ensuite se séparer sans rien savoir de l’autre ? C’était superficiel, inutile. L’être humain était tellement plus riche que ça. Il préférait un échange qui apportait aux deux sur le long terme, apprendre à se connaître. Étudier les méandres des pensées de l’autre, et le laisser faire un chemin dans son propre cœur. Il ne comprenait pas pourquoi tous les autres fuyaient ce genre de relation. Sans doute avaient-ils peur de laisser tomber le masque, et qu’un jour un autre qu’eux puisse voir le champ de bataille en eux. Mais en Raphaël, c’était la paix qui régnait.

Ou la trêve ?

I

Jean

Chapitre 12

Jean jura quand, après avoir vidé tous les tiroirs et placards de la salle de bain, il se rendit compte qu’il n’avait pas de peigne ou de brosse chez lui. Les seuls qu’il ait jamais du voir étaient ceux de Florence et elle les avait visiblement emportés. Une fille ne saurait pas survivre une journée mal coiffée. Lui s’en était très bien accommodé toute sa vie mais ce jour-là, il avait décidé de faire un effort, et comme par hasard il n’en avait pas les moyens.

Il avait pourtant déjà sorti son parfum, une écharpe fine assortie à sa tenue et des gants en cuir, mais malgré ça il allait devoir se pointer avec des nœuds dans les cheveux. Il poussa un grondement caverneux digne d’un animal sauvage avant de se pencher vers le miroir et de mouiller ses mèches de cheveux qui ne voulaient pas se tenir tranquilles. Il eut une moue dubitative devant le résultat mais jugea qu’il y avait quand même bien du progrès par rapport aux quelques fois où il était parti travailler sans se raser et avec une chemise mal boutonnée.

Quelques jours plus tôt, il avait décidé de faire plus attention à sa tenue. Ça devait sembler obsessionnel, mais il avait étudié tous les facteurs susceptibles de le faire remonter dans l’estime d’Alistair. Il lui avait donc semblé qu’une tenue correcte pourrait jouer en sa faveur. Fini le temps où il se fichait d’arriver au bureau en ne ressemblant à rien. Il devait changer.

Quitte à ce que ce soit un changement radical, il n’avait rien à y perdre. Il s’habilla donc avec soin, enfilant chemise, veste et pantalon coordonnés, avant de descendre se chausser. Il passa son écharpe beige autour de son cou puis ses gants en cuir avant d’attraper ses clés de voiture et de sortir.

Il conduisit vite, parfois à la limite de l’excès de vitesse, se fit klaxonner en grillant des priorités, mais il était trop concentré sur ses bonnes résolutions qu’il se répétait en boucle pour ne pas en dévier. Il avait parfois l’impression d’avoir trouvé la foi et cette idée le dégoûtait profondément. Mais il avait pris une décision et s’y tiendrait.

Avant de descendre de sa voiture, il se regarda dans le rétroviseur et se recoiffa un peu. Lorsqu’il mit un pied dehors, il jura pour maudire le vent qui allait ruiner tous ses efforts. Il poussa un soupir résigné et marcha vite pour limiter les dégâts. Le hall était plein de monde quand il y pénétra et toutes les discussions s’arrêtèrent, laissant le grand espace étrangement silencieux quand tous les regards se tournèrent vers lui. Jean fut un instant désemparé devant cette attention, ces sourcils haussés et ces mines surprises devant sa tenue pour le moins inhabituelle ; mais il se reprit vite et sourit de toutes ses dents avant de lancer à l’assemblée :

-Hi everyone !

Puis il s’éloigna, laissant la compagnie bouche-bée de le voir si métamorphosé. Fier de les avoir scotchés à ce point, Jean ne put s’empêcher d’avoir un petit sourire satisfait.

Il rentra dans son bureau sans frapper -après tout, c’était le sien autant que celui d’Alistair, même si le jeune homme était toujours le premier arrivé- et salua sa collègue poliment, lui souriant. Il l’observa un peu pendant qu’il était son manteau et remarqua qu’il portait une nouvelle chemise, blanche avec de fines rayures bleu ciel.

-Elle te va bien, cette chemise.

Alistair releva soudainement la tête vers lui, les yeux légèrement écarquillés, avant de rougir presque imperceptiblement, et de répondre :

-Merci.

Jean sourit et alla s’installer. En attendant que son ordinateur s’allume, il jeta un coup d’oeil par-dessus son ordinateur et constata que les joues du jeune homme étaient toujours piquetées de rose. Ce petit jeu l’amusait beaucoup depuis quelques jours. Lui qui n’avait jamais vraiment prêté attention aux sentiments des autres, observait à la loupe les réactions d’Alistair à toutes les remarques et les gestes qu’il pouvait avoir envers lui. Ceux-ci restaient infimes aussi Jean était plus que satisfait de voir à quel point il gagnait du terrain de jour en jour. Il lui semblait qu’intérieurement, Alistair était ravi de ce changement de comportement, même s’il ne le montrait que peu.

Il faut dire qu’ils y gagnaient tous les deux : l’ambiance dans le bureau était plus sereine, et étant détendus ils pouvaient travailler tranquilles. On était encore loin de la franche camaraderie, mais plus rien à voir avec la tension malsaine qui régnait entre eux auparavant. Et Jean devait admettre que la fin de leurs accrochages était un gain de temps -et d’énergie- considérable.

À peine cinq minutes après son arrivée, jean fut déconcentré par le bruit de la chaise d’Alistair qui racla au sol. Il le vit se lever puis quitter la pièce sans dire un mot. Quand la porte fut refermée, il fronça les sourcils. Il avait beau être plus à l’aise avec son collègue ces derniers temps, ces disparitions soudaines, lorsqu’il en ignorait la raison, provoquaient toujours en lui une secousse désagréable dont il ne parvenait pas à comprendre l’origine. Il lui semblait pourtant normal qu’Alistair ait parfois besoin de sortir de leur bureau, et cela sans avoir de compte à lui rendre. Mais malgré cela, une partie complètement irrationnelle de lui trouvait ça inadmissible et s’insurgeait contre le jeune homme. Son ventre se nouait, sa poitrine se serrait, et des questions toutes plus stupides les unes que les autres l’obsédaient jusqu’au retour du jeune homme.

Et encore, si cela pouvait s’arrêter là. Mais son cerveau torturé continuait de s’interroger sur la raison de ce départ même après qu’Alistair soit revenu. Qui avait-il été voir ? Pourquoi était-il resté si longtemps ?

En général il se calmait lorsque, son regard croisent celui du jeune homme, ce dernier lui adressait un sourire. Alors il pouvait se remettre au travail.

Jean soupira profondément et pianota un moment sur son clavier. Mais, incapable de tenir en place plus de trente secondes il recula violemment sa chaise et s’étendit le plus possible. Il inspira profondément pour tenter de faire le vide, mais à peine eut-il fermé les yeux qu’il fut comme frappé d’un coup de poing en plein torse. L’image lui revint avec tant de force et de précision qu’il en eut le souffle coupé. Alistair se jetant sur lui, l’embrassant, déchirant sa chemise et…

Il se leva brusquement et rouvrit les yeux pour chasser le souvenir. Il ne devait pas y penser une minute de plus, sans quoi il allait se retrouver dans une position très embarrassante, surtout quand Alistair reviendrait.

Arpentant le bureau en long et en large, il se prit le visage dans une main. Il avait les joues brûlantes. Il poussa un grognement, frustré d’avoir si peu de contrôle sur son cerveau qu’il ne parvenait pas à faire changer de chaîne. Au bout de plusieurs minutes à tourner en rond dans son bureau ; il décida de passer à la manière forte. Il en avait besoin.

Il alla donc ouvrir la porte de son bureau d’un geste plutôt franc, et se retrouva nez-à-nez avec Alistair. Tous deux se figèrent de stupeur et restèrent là à se regarder pendant plusieurs secondes, Jean serrant la poignée de la porte à s’en faire mal à la main. Il fut pourtant le premier à bouger, baissant les yeux et s’écartant du passage pour laisser Alistair entrer. Le jeune homme mit un peu de temps à réagir avant de faire quelques pas hésitants dans la pièce. À peine la voie fut-elle libre que Jean s’élança à toute vitesse dans le couloir, pressé de s’éloigner de la cause de ses tourments.

Il se précipita dans les toilettes les plus proches de son bureau et se cramponna au lavabo pour éviter de tout casser autour de lui. Il releva le regard vers le miroir et se reconnut à peine. Il se passa une main sur le visage, la bouche entrouverte par l’ébahissement. Il avait l’impression de se découvrir, comme un étranger qu’on viendrait de lui présenter.

Qui était cet homme élégamment habillé, au col de chemise pourtant froissé, aux joues écarlates et au regard plein de désir ? Effrayé par ce reflet, il ouvrit un robinet et plaça sa tête sous l’eau froide. Il poussa un cri étouffé sous la sensation désagréable mais se força à rester sous le jet glacé jusqu’à ce que sa température corporelle revienne à la normale.

Quand il se redressa et se regarda à nouveau, il se dit que c’était pire. Ainsi trempé et avec les joues rouges, on aurait dit qu’il venait de faire l’amour ; les cheveux et le visage pleins de sueur. Il secoua la tête, pour s’ébrouer autant que pour essayer de penser à autre chose qu’au sexe. Ce n’était vraiment ni le lieu ni l’endroit.

Il se força à adopter un air calme et, déterminé à le rester, quitta la pièce et retourna dans son bureau. Il dut faire un effort monumental pour ne pas prêter attention à Alistair quand il entra, mais malheureusement cela ne fut pas réciproque. Alors qu’il s’asseyait à sa place, il entendit son collègue se lever puis l’interpeller :

-Jean ?

L’intéressé serra les dents et releva la tête comme au ralenti.

-Oui ?

-Ça va ? Tu n’as pas l’air bien…

Evidemment qu’il n’avait pas l’air bien, et c’était de sa faute. Ce n’était pas en s’occupant de lui qu’il allait régler ses problèmes, bien au contraire. Jean s’empressa de baisser de nouveau les yeux et grommela un vague « ça va ». Heureusement pour lui Alistair sembla s’en satisfaire puisqu’il se tut ensuite et retourna à son travail.

Le temps passa à une vitesse de l’ordre de la torture et à chaque fois qu’il avait le malheur de relever les yeux pour un furtif regard au jeune homme, des images de plus en plus osées lui venaient à l’esprit et il dut finalement rester tête baissée le reste de la journée pour éviter qu’Alistair ne s’aperçoive de ses joues à nouveau écarlates et n’ait l’idée de lui poser ne serait-ce qu’une question à propos de ça.

En fait, il évita résolument d’avoir à échanger quoi que ce soit avec son collègue, regard ou paroles, pendant le reste de l’après-midi. Il s’étonna lui-même de son peu de résistance quand à six heures, il craqua et décida qu’il était mieux pour ses nerfs qu’il s’en aille. La mine défaite, il se leva et rassembla ses affaires, sans un seul regard pour Alistair dont il sentait pourtant les yeux interrogateurs et inquiets posés sur lui. Jean ne tenta même pas de lui donner une explication : il savait qu’à cet instant s’il tentait de parler, il allait perdre ses moyens.

Il quitta donc le bureau sans un mot, croisant juste les doigts pour que le jeune homme ne rapporte rien au patron de son départ prématuré. Heureusement pour lui, il ne croisa personne dans le couloir ni dan le hall. Dehors, il se retrouva sous une bruine extrêmement désagréable qui lui fit presser le pas jusqu’à sa voiture. Il s’installa au volant, jeta ses affaires sur le siège passager et appuya lentement sa tête contre le dossier. Le regard vide, il resta immobile à essayer de saisir ce qu’il se passait, d’où venait cette éruption d’émotions contradictoires à chaque fois qu’il voyait Alistair.

Il lui semblait, malheureusement, comprendre peu à peu ce qu’il ressentait vraiment. La peur de l’admettre l’empêchait de mettre les mots dessus. Cette rage qui l’avait saisie à plusieurs reprises lorsqu’Alistair disparaissait sans raison… Cette chaleur qui l’envahissait et le consumait littéralement lorsqu’il repensait à la violente dispute qui s’était terminée par la bouche du jeune homme sur lui pour le faire taire…

Non, il n’osait pas encore prononcer le mot. Tout ce qu’il savait c’était qu’il devait arrêter de se voiler la face, car ce genre de sentiments n’étaient en aucun cas ceux qu’il devrait avoir pour un collègue de travail.

Emilien-01

Chapitre 1

Emilien

Emilien Naturel était un jeune homme un peu original, comme les gens « normaux » appellent poliment ceux qui diffèrent trop d’eux. Mais il s’agit seulement d’une peur de comprendre l’autre, ce qui nous ferait trop dériver de notre petite routine bien installé. Ainsi, Emilien n’était pas si étrange que ça lorsqu’on faisait l’effort de le comprendre, mais peu de gens s’en donnaient la peine.

Mais ça ne le dérangeait pas. Car la particularité de ce jeune homme était sa facilité à n’être jamais atteint par les choses négatives, et à être toujours rendu ravi dans des proportions rares par le moindre petit rayon de soleil. Lui, ce qu’il aimait, c’était regarder passer les nuages, dormir au soleil dans l’herbe du jardin public, et les sucettes au caramel. Toutes ces petites choses à côté desquelles les gens trop pressés passent sans les regarder, suffisaient à son bonheur.

C’était, en quelque sorte, une âme d’enfant dans un corps d’adulte. Il était insouciant, avait parfois besoin qu’on le ramène sur terre, mais rien ne l’atteignait jamais. Emilien travaillait dans un magasin à son image, vendant toutes sortes d’objets farfelus et colorés que lui trouvait géniaux et inventifs. Il était heureux là, parce qu’il vendait de la bonne humeur à des gens qui en avaient envie, et non pas à la part de la population dont l’état naturel est la morosité.

Depuis qu’il avait été assez vieux pour s’assumer sans l’aide de ses parents, il avait mené cette vie tranquille qui lui convenait parfaitement. Chaque soir, comme celui-là, il quittait son travail pour retourner chez lui, plus ou moins directement, et ces habitudes qui auraient semblé une routine à certains, étaient pour lui habillées à chaque fois de petits détails qui faisaient que chaque jour était unique. Un chat qui se frottait contre ses jambes sur le chemin du retour, un souffle de vent qui faisait voler les feuilles lui suffisait. Il avait toujours le sourire aux lèvres, de toute façon.

Ce soir-là était un soir d’été. Sa journée, comme d’habitude, avait été bien remplie et il sortait du travail en saluant joyeusement ses collègues, avant de faire quelques pas dans la rue. Comme le matin lorsqu’il était arrivé, un grand soleil régnait sur sa vie, et il n’aperçut qu’un minuscule nuage blanc dans le ciel. La chaleur qu’il sentit sur sa peau le fit sourire et fermer les yeux. Il n’avait rien besoin de plus.

Il se mit en route en marchant d’un pas tranquille, prenant son temps pour apprécier tout ce qui se passait autour de lui. Il laissait passer les voitures plus pressées que lui, et attendait que la voie soit totalement libre pour s’engager, refusant d’avoir à accélérer le pas pour ne pas se faire écraser. Émilien ne portait jamais de montre, et ne s’en portait pas plus mal. Il avançait les mains dans les poches de son jean, heureux de sentir la lumière s’abattre sur sa peau et la tanner un peu plus à chaque fois qu’il sortait.

Il s’arrêta au milieu d’un trottoir, un peu brusquement et sans se soucier des gens qui râlèrent et passèrent à côté de lui. Il ferma les yeux et chercha d’où venait l’entêtante odeur de chèvrefeuille qu’il avait furtivement sentie. Il fit quelques pas en arrière et le parfum lui parvint à nouveau, encore plus fort et précis. Il avisa une petite porte en métal dans le haut mur qui séparait les propriétés de la rue et s’en approcha, jetant un coup d’oeil entre les barreaux blancs et rouillés.

Il découvrit une petite cour absolument sublime, remplie de fleurs et de rosiers grimpants, une petite table de jardin installée en son centre. Il se mit à rêver de vivre dans un endroit comme celui-ci et resta là immobile plusieurs minutes, la bouche entrouverte avec l’émerveillement d’un enfant. Puis la réalité le rattrapa lorsqu’une femme pressée et nerveuse le bouscula en passant près de lui, avant de se retourner et de le fusiller du regard, comme s’il était le fautif pour s’être trouvé sur son chemin.

Émilien haussa les épaules et reprit son chemin avec toujours le sourire aux lèvres. Comme il prenait son temps, il lui fallut encore dix bonnes minutes pour arriver chez lui. Il vivait dans une petite rue qui ne payait pas de mine, assez sombre. Malgré son pavé et ses façades d’apparence médiocre, elle était calme et ça lui allait. Il s’arrêta devant le numéro 3 et composa un digicode avant de pousser la porte dont la peinture s’écaillait.

Il se retrouva dans un hall d’entrée minuscule dont il alluma la lumière avant d’emprunter les escaliers qui grincèrent sous son poids. Il eut vite fait d’atteindre le premier et seul étage habité. Il sortit un petit trousseau de clé de sa poche et ouvrit la porte de trouve, sur laquelle un bout de papier était scotché, indiquant « Naturel – Mirail ». Il poussa doucement la porte et pénétra dans son appartement, beaucoup plus lumineux que le reste du bâtiment car il donnait sur un terrain vague derrière la rue, d’où le flot de lumière qui éclairait les pièces.

L’entrée de l’appartement était un peu exiguë mais assez spacieuse pour comporter un porte manteau, un paillasson et une petite commode sur laquelle il posa ses clés.

-Emilien, c’est toi ?, l’appela une voix féminine alors qu’il ôtait ses chaussures.

Il sourit et secoua la tête.

-Bien sûr que c’est moi, cria-t-il en direction du reste du logement. Tu attends quelqu’un d’autre.

Des bruits de pas se firent entendre dans sa direction.

-Peut-être une copine qui va passer me prêter un film, depuis le temps que j’ai envie de le voir !

Emilien sourit et s’avança dans son appartement jusqu’à une petite cuisine dont la porte, sur sa droite, était grande ouverte. Il aperçut une silhouette lui tournant le dos et s’en approcha. Soudain elle se retourna vers lui dans un sursaut avant de lui sourire.

-Tu m’as fait peur, souffla-t-elle.

Il lui rendit son sourire avant de l’embrasser sur la joue.

Bertille était sa meilleure et sans doute seule amie depuis des années. Il avait perdu le compte depuis un moment. Elle était la seule à comprendre sa façon d’être et de ressentir, et lui l’adorait parce qu’elle était tout ce qu’une femme peut représenter pour un homme : une mère, une sœur, une amie, un soutien, un repère.

Mais jamais ils n’avaient été ni ne seraient un couple. Ça ne leur était jamais venu à l’idée, jamais ils n’en parlaient, parce que l’idée leur semblait ridicule à l’un comme à l’autre. Bertille avait vingt-six ans, et lui vingt-cinq. Ils se plaisaient tous les deux à dire que c’était le meilleur âge de la vie : celui où on n’a pas encore d’enfants et celui où on n’a plus de comptes à rendre à ses parents. La liberté totale.

Bertille se retourna et saisit un fouet pour battre une préparation dans un saladier. Il se pencha par-dessus son épaule -elle était un peu plus petite que lui- d’un air curieux et tenta de tremper un doigt dans la pâte mais elle lui tapa sur le dos de la main.

-Pas touche !, dit-elle sur un ton rieur.

Il fit une moue enfantine et se lamenta :

-Mais j’ai faim… Qu’est-ce que tu prépares de bon ?

-Des madeleines, mais si tu veux manger tout de suite il y a autre chose, regarde sur la table du salon.

Émilien hocha la tête et sortit de leur petite cuisine. Il se retrouva dans le couloir et le traversa pour arriver directement dans le salon, la pièce la plus grande de leur appartement. Une grande baie vitrée l’éclairait d’une belle lumière jaune. Le sol était en parquet foncé, les murs recouverts de papier peint beige. Ils avaient accroché sur le mur en face de la fenêtre une grande tapisserie recouverte d’arabesques oranges et rouges. En dessous de celle-ci se trouvait un petit meuble en bois sur lequel était posé la télé et dans lequel ils rangeaient autant leurs DVDs que quelques bouteilles d’alcools pour quand ils invitaient des amis.

Ils avaient posé au sol devant ce meuble un grand tapis ovale rouge à la texture pelucheuse sur lequel Emilien adorait marcher pieds nus. Enfin, pour finir de meubler la pièce, on voyait un canapé chocolat placé en face de la télé, une grande bibliothèque en bois exotique placée contre le mur de gauche, et la table entourée de quelques vieilles chaises en paille récupérées dans une brocante.

Émilien avisa, sur la table comme le lui avait dit Bertille, un grand saladier rempli de… cerises. Son sourire s’élargit jusqu’aux oreilles et il lança un « merci » ravi en direction de la cuisine, avant de s’approcher de la table d’un pas félin, comme si les fruits risquaient de subitement s’envoler s’il faisait trop de bruit et les surprenait. Parfois Bertille lui disait qu’il lui rappelait ces peuples animistes qui voient un esprit en chaque plante ou animal. Peut-être effectivement qu’il y avait en lui quelque chose de primaire car il avait gardé cette dimension naturelle et sensuelle qui lui permettait d’apprécier tout ce à côté duquel les autres passaient sans s’arrêter.

Mais il était au-delà de ce genre de considération à cet instant. Tout ce qui lui importait était ce saladier rempli de cerises d’un rouge si foncé qu’on les aurait crues noires, rendues brillantes par les rayons puissants du soleil d’été qui rentrait par la baie vitrée. Il tendit la main vers elles et en saisit une poignée, appréciant leur douceur dans sa paume. Il se dirigea vers la baie vitrée et l’ouvrit pour sortir sur le balcon. Le sol blanc était brûlant sous ses pieds mais il s’en accommoda et ferma les yeux pour sentir la chaleur sur son visage. Il porta une cerise à sa bouche et croqua lentement, et quand le jus coula dans sa gorge, il se dit qu’il avait de la chance d’être là.

Le froid était arrivé avec virulence le lendemain et Raphaël crut même qu’il n’arriverait pas à ouvrir ses volets tant le gel s’était immiscé partout. Il s’empressa de refermer la fenêtre, pas assez habillé au saut du lit pour supporter les quelques degrés en-dessous de zéro que le thermomètre devait afficher ce matin-là. Il frissonna et jeta un coup d’oeil à l’extérieur. Il n’y avait plus de neige. Il esquissa une moue déçue et ne s’éternisa pas devant la fenêtre, préférant aller tout de suite prendre son petit-déjeuner. Encore plongé dans les limbes du sommeil, il se prépara un café bien serré pour se réveiller et grimaça en le buvant. Il n’avait jamais aimé l’amertume du café et lui préférait la douceur du sucre. Son meilleur ami le traitait de gamin à cause de ça et avait sans doute raison. Raphaël chérissait tout ce qui lui rappelait l’enfance, sucreries ou autres. Et puis il trouvait triste de vouloir grandir à tout prix et de renier la part d’enfance que chacun devait garder en soi.

Alors, quitte à se faire mépriser parfois, il profitait de tous les petits plaisirs enfantins possibles.

Après avoir mangé et s’être lavé, il enfila une chemise et prit un pull au cas où il ferait froid dans la boutique. C’était un Samedi et il ouvrait à la même heure que les autres jours car les gens se bousculaient presque le week-end, n’ayant pas le temps de venir la semaine. Raphaël savait qu’une grosse journée s’annonçait pour lui. Mais il y était préparé et n’avait pas peur d’affronter la masse de clientes au contraire. Il se reposerait demain.

Comme à son habitude il lança un disque de musique classique puis alla relever le courrier de la boutique. Parmi beaucoup de publicités qu’il mit directement à la poubelle, il trouva quelques lettres seulement qui lui étaient destinées, et qu’il ouvrirait le lendemain. Dimanche avait toujours été le jour des formalités administratives.

À huit heures précises il leva le rideau de la boutique et les lumières jaunes des lampadaires pénétrèrent dans la boutique, se mêlant aux lampes qu’il avait lui-même allumées. Comme les autres jours, les rues étaient envahies par les voitures de ceux qui travaillaient encore ou qui profitaient du week-end pour faire quelques courses. Pour une fois, ni parapluie ni bottes de neige n’étaient de sortie chez ceux qu’il voyait dans la rue.

Avant que les gens arrivent et qui n’ait plus le temps de rien faire, il vérifia rapidement le rangement des étalages, sortit son carnet de commandes et alluma son ordinateur, avant de se poser quelques minutes.

À peine se fut-il assis que la porte de la boutique s’ouvrit et qu’un « bonjour » se fit entendre. Il se leva aussitôt pour aller saluer son premier visiteur de la journée. Tout s’enchaîna assez vite après, les gens arrivant sans discontinuer pendant une heure, ne lui laissant que peu de temps pour s’adresser à chacun. Il dut conseiller une mère de famille pendant plus d’une demi-heure pour lui donner des idées de cadeaux pour ses enfants.

Il n’eut un moment de répit que vers dix heures et demi. Il se laissa tomber sur sa chaise en poussant un grand soupir et ferma les yeux. Des fois il se faisait la réflexion qu’il n’aurait pas cru ce métier si fatigant. Puis il regrettait instantanément d’avoir pensé cela. Il ne supportait pas la moindre critique sur son métier, même venant de lui. Cela expliquait entre autres le fait qu’il ne supportait pas les remarques de sa mère qui l’aurait plutôt vu médecin ou avocat. Il supposait que c’était du à l’histoire de son père, qui avait fini au plus bas de l’échelle. Sociale et morale, d’ailleurs.

Raphaël grimaça et se leva pour aller ranger les livres qu’il avait sortis et qui n’avaient pas été vendus. Il n’aimait pas penser à son père ni à la partie de son enfance où il était encore présent. Ça remuait trop de souvenirs douloureux. Les histoires de famille n’étaient jamais agréables pour personne, mais il lui semblait pour lui qu’elles atteignaient le stade de l’insupportable. La présence insistante de sa mère dans sa vie avait tendance à le mettre hors de lui et la moindre allusion au reste de sa famille le faisait se fermer comme une huître. Seul son grand-père avait une place bien acquise dans son cœur, et les souvenirs d’enfance dans lesquels il aimait à se replonger étaient ceux des après-midis qu’il passait chez lui. Le reste n’était que de vagues images de disputes, et des cris qui résonnaient encore avec violence dans ses oreilles d’enfant.

D’ailleurs, lui d’habitude si calme et serein, était rien qu’à y penser tendu comme une boule de nerfs. Il se rendit compte en y faisant attention qu’il avait froncé les sourcils et serré les mâchoires. Il ferma les yeux et souffla longuement pour évacuer cette nervosité. Il marcha un peu dans la pièce et se détendit peu à peu.

Puis un client se présenta quelques minutes après et il se reprit au jeu, comme tous les jours.

 

Le soir venu, il ferma la boutique presque avec soulagement, tant il était pénétré de fatigue. Quand le store de la vitrine fut abaissé, il poussa un profond soupir avant de s’adosser au mur pour un moment. Il ferma les yeux et fit le vide.

Il resta plusieurs minutes appuyé ainsi avant de trouver l’énergie de se redresser. Il rassembla quelques affaires personnelles puis monta les escaliers avec ses dernières forces pour enfin se retrouver dans son appartement. Il alluma quelques petites lumières pour une ambiance reposante, et alla s’allonger sur le canapé. Les yeux mi-clos, il laissa son esprit vagabonder et son corps se détendre complètement. Il était en train de s’endormir quand un son strident retentit dans l’appartement et lui fit faire un bond sur le canapé.

Il fronça les sourcils, l’esprit encore un peu embrumé et se demandant qui pouvait bien sonner à sa porte en fin de journée alors qu’il n’attendait personne. Il poussa un grognement et se leva avec difficulté, avant de se diriger vers l’entrée de son appartement en se passant une main dans les cheveux.

Il ouvrit la porte un peu maladroitement et se l’envoya dans le pied. Il lâcha un juron étranglé et ne fit du coup même pas attention à la personne qui se tenait devant lui. La tête baissée sur son pied endolori, il entendit seulement une voix féminine lui lancer d’un ton narquois :

-Alors, Raphaël, des problèmes de coordination ce soir ?

Il releva lentement la tête, les yeux écarquillés par la surprise.

-Lisa ? Qu’est-ce que tu fais là ?

La femme qui se tenait sur le pas de la porte lui sourit et le poussa d’une main pour entrer chez lui.

-Espèce de malpoli, tu me ferais rester dehors ?

Amusé par les sarcasmes incessants de son amie, Raphaël sourit à son tour. Il recula un peu dans l’entrée de son appartement et observa Lisa. Elle avait couvert ses cheveux blonds frisés d’un bonnet en laine et portait un manteau blanc. Elle aimait les couleurs claires et chaudes, plus parce qu’elle était naturellement joyeuse que pour se faire remarquer. Elle se décida enfin à s’expliquer.

-Je passais dans le coin et comme ça fait un moment que j’ai pas pu venir manger avec toi je me suis dit que j’allais passer te voir.

Raphaël hocha la tête et Lisa sourit un peu plus en voyant ses yeux mi-clos.

-Je pensais pas que tu serais fatigué au point de dormir à sept heures et demie.

-Je suis fatigué comme un Samedi, c’est tout, grommela Raphaël.

Il referma la porte et invita d’un geste du bras Lisa à s’avancer dans l’appartement. Son amie le regarda avec amusement se laisser tomber sur un canapé avec un gros soupir. Raphaël rouvrit les yeux qu’il avait fermés par réflexe et vit qu’elle était restée debout, encore chaussée et vêtue de son manteau.

-Ben Lisa, tu fais quoi ? Mets-toi à l’aise.

La jeune femme fit la moue.

-Je vais peut-être pas m’éterniser si tu es fatigué. Je passais juste te dire bonjour.

Raphaël sourit et repassa en position assise.

-Je suis pas encore à l’agonie, tu peux rester manger avec moi.

Elle lui sourit et hocha la tête avant d’ôter ses bottes et de poser son manteau et son bonnet sur le dossier du canapé. Elle s’assit à côté de lui et croisa les mains sur ses genoux. Elle le regarda ensuite en silence quelques secondes, jusqu’à ce que Raphaël tique et demande :

-Quoi ?

-Rien. T’as moins bonne mine que d’habitude.

Il se mit à rire et Lisa lui donna un coup de poing dans les côtes pour le faire arrêter.

-Qu’est-ce qui te fait rire ?

-Tes euphémismes. Ce qui est bien avec toi c’est que je t’entendrai jamais dire que j’ai une sale gueule. J’aurai juste moins bonne mine que d’habitude.

Lisa sourit et posa la tête sur son épaule. Raphaël la prit dans ses bras et la serra contre lui un instant. Après quelques secondes de silence ils se levèrent et se rendirent dans la cuisine pour se préparer de quoi manger.

Ils firent cuire des pâtes et tentèrent de préparer une sauce au vin blanc qu’ils firent lamentablement brûler avant de partir dans un fou rire sans fin, pire que s’ils avaient vraiment bu le vin parti en fumée dans l’atmosphère de l’appartement. Ils finirent par verser une bolognaise toute prête sur leurs pâtes et les mangèrent en riant, sans vraiment savoir pourquoi, entraînés pas la fatigue et le fait de se retrouver entre amis, de décompresser ensemble.

Ils terminèrent avachis sur le canapé, chacun une bière à la main, fatigués d’avoir tant ri. Ils se calmèrent doucement et commencèrent à parler sérieusement, se racontant les derniers événements de leur vie depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus.

Bercée par la voix grave de Raphaël qui parlait à voix basse et sans doute vaincue par l’alcool et la fatigue, Lisa s’endormit sur le canapé, la tête appuyée contre son épaule. Il sourit en voyant qu’elle avait lâché prise et tenta de se lever du canapé sans faire de bruit avant de la prendre dans ses bras et d’aller la déposer délicatement sur son lit. Il prit une couverture dans le placard et alla la poser sur le canapé. Avant de se coucher à son tour, il rangea leurs assiettes et tout ce qu’ils avaient mis en fatras sans y faire attention, trop occupés à rire de tout et de rien.

Enfin, il s’allongea sur le canapé, s’entortilla dans la couverture et ferma les yeux. Une musique douce tirée de son imagination vint l’envelopper et il se sentit partir, emporté par le sommeil.

Des images oniriques commencèrent à danser derrière ses yeux et juste avant de s’endormir, une masse de cheveux blonds ébouriffés lui apparurent et il se prit à lui souhaiter de faire d’aussi beaux rêves que lui.

I

Jean

Chapitre 11

Jean se leva avec la sensation d’avoir une bonne gueule de bois et il se posa un instant la question de ce qu’il avait fait la veille. Il se souvint après quelques secondes qu’il avait en effet bu un ou deux verres de vin rouge, pas de quoi lui coller ce mal de crâne. Il en conclut donc que c’était parce qu’il avait passé une bonne partie de la nuit à réfléchir et à s’énerver. Il avait du dormir moitié moins que d’habitude.

Il se dirigea donc vers la salle de bain au radar et même l’eau chaude ne parvint pas à évacuer sa mauvaise humeur. Il se fit peur tout seul en croisant son regard dans le miroir. On aurait dit un mort levé du mauvais pied. Il poussa un soupir et alla s’habiller.

Il n’était pas d’humeur à prendre un petit déjeuner aussi c’est le ventre vide qu’il prit la voiture pour se rendre au boulot. Il avait cogité toute la nuit sur le cas Alistair, et en était venu à la conclusion qu’une attaque frontale ne servirait à rien, comme il avait pu s’en rendre compte la veille. Il lui semblait que le meilleur à faire était de laisser passer un peu de temps pour regagner de la crédibilité aux yeux du jeune homme, et arrêter de le faire fuir. Donc le laisser tranquille un moment comme ce qu’il avait prévu de faire le jour d’avant, en se contrôlant un peu mieux cette fois-ci. Ne pas dépasser les bornes, rester à sa place à savoir : derrière son bureau.

Il se retiendrait aussi de lui adresser la parole, juste un bonjour et au revoir pour rester poli. Il devait se montrer agréable.

Il roula vie et se gara un peu n’importe comment sur le bord du trottoir. Il coupa le moteur et appuya un instant son front contre le volant, soufflant profondément pour essayer de faire le vide avant de sortir. Après une bonne minute à essayer de se détendre, il ouvrit sa portière et descendit de la voiture. Le temps était plutôt agréable ce jour-là : pas trop froid et ensoleillé. Il espérait que c’était un bon signe pour cette journée à venir.

Un peu plus serein qu’au lever, il se mit à marcher en pressant un peu le pas pour ne pas arriver une nouvelle fois en retard. Vu qu’il croisa son patron en entrant dans le hall, il conclut qu’il s’en était plutôt bien tiré. Il eut envie de prendre un café pour se donner du courage mais il se souvint juste à temps que la caféine avait tendance à porter sur les nerfs des gens normaux. Or, vu l’était dans lequel il pouvait se mettre certaines fois en présence d’Alistair, il valait mieux éviter. Il se rabattit donc sur une autre boisson chaude moins susceptible de lui faire perdre son calme.

Puis il se décida et se rendit dans son bureau. Il surprit visiblement Alistair qui sursauté à son entrée. Apparemment le jeune homme venait tout juste d’arriver puisqu’il était toujours dans l’entrée de la pièce, son manteau à la main. Jean eut un mince sourire d’excuse, et il espérait qu’Alistair l’accepterait autant pour cette entrée brutale que pour son emportement injustifié de la veille. En voyant son collègue se détendre un peu, il ne jugea pas déplacé de lui lancer un cordial « Hi ». Le jeune homme fit la moue puis, à la surprise de Jean, lui rendit son bonjour. Le plus vieux décida de s’en tenir là et alla s’installer derrière son bureau pour se mettre au travail.

Alistair, resté au niveau du porte-manteau, le regarda quelques secondes sans bouger avant de hausser les sourcils et d’aller s’installer à son tour. Jean sourit légèrement puis alluma son ordinateur. Pas question de perdre du temps ce jour-là.

Bizarrement, une fois plongé dans son travail et bien concentré, il parvint à ne plus trop penser à Alistair qui semblait aussi absorbé que lui. La matinée se déroula dans un silence presque total, perturbé seulement par quelques coups de téléphone. Vers onze heures, Jean sentit un peu de fatigue l’accabler et décida d’aller prendre un café. Puisqu’il était calmé maintenant, il avait bon espoir que ça ne fasse que le réveiller et lui redonner un peu d’énergie pour finir la matinée. Il se leva donc et eut soudain une idée. Il avait l’opportunité de se comporter comme quelqu’un de normal et civilisé, et il allait la saisir. Légèrement mal à l’aise, il se racla la gorge puis appela :

-Alistair ?

Le jeune homme releva la tête et le regarda, pour une fois, de façon simplement surprise.

-Je vais chercher un café, tu en veux ?

Son collègue haussa les sourcils et mit quelques secondes à répondre.

-Euh… non merci.

Jean retint une moue déçue, mais lut ensuite dans le sourire d’Alistair une forme de « mais c’est gentil d’avoir demandé ». Il quitta donc le bureau et se rendit dans le hall pour s’acheter un café. Il croisa une collègue qui avait eu un faible pour lui pendant quelques temps et lui avait gardé une rancune tenace qu’il ne se soit rien passé entre eux. Elle le regarda fixement jusqu’à ce qu’il récupère son gobelet et s’éloigne en levant les yeux au ciel. Il était insensible à ces manifestations de rancoeur censées le faire culpabiliser.

De retour au bureau, il s’accorda quelques minutes pour boire son café tranquillement avant de reprendre le travail. Il sentit plusieurs fois le regard d’Alistair se poser sur lui et se cacha dans son gobelet pour sourire.

Il lui sembla d’un coup se sentir plus serein. Comme si le silence n’avait plus le même poids oppressant qu’avant. Il n’en travailla que plus assidûment durant l’heure qui suivit, et il lui sembla qu’Alistair lui aussi était plus détendu. Il fronçait moins souvent les sourcils, se plaçait moins près de son écran. Ses épaules étaient relâchées.

Jean attendit d’avoir faim pour se lever et aller manger. Pour une fois, il laissa Alistair tranquille et ne l’attendit pas pour aller prendre son repas. Quand la faim commença à se faire sentir, il se leva, adressa un léger sourire au jeune homme qui avait levé les yeux, puis sortit. Il alla s’acheter un sandwich à la cantine puis décida d’aller dehors pour manger et changer un peu d’air.

Celui-ci était plutôt frais quand il passa la porte du bâtiment et il frissonna, regrettant de ne pas avoir pris sa veste. Il regarda un instant autour de lui, fixant quelques passants se pressant pour ne pas rester trop longtemps dans le froid. Il avisa un muret sur lequel il alla s’asseoir. Ses mains se refroidirent si vite que bientôt il ne sentit plus ses doigts, et c’est en tremblant qu’il mangea son sandwich. Ce changement de temps était surprenant par rapport au soleil du matin, mais il fallait s’attendre à tout.

Il profita de sa pause pour réfléchir un peu. Il était plutôt content de lui et du self-control qu’il avait affiché durant la matinée. Voire épaté. Il devait continuer sur cette lancée.

-Jean ?

Il eut un léger sursaut, ce qui l’étonna car d’habitude il était dur de le surprendre, compte tenu de sa résistance aux émotions en tous genres. Il s’agissait de son collègue Patrick.

-Qu’est-ce que tu fais là ?

L’homme était debout à côté de lui et le regardait d’en haut, les sourcils haussés. Jean comprit sans problème la question incluse dans celle-ci, à savoir ce qu’il faisait là, dehors, tout seul. Il haussa les épaules en guise de réponse.

-Envie de prendre l’air.

Patrick hocha la tête et avec une moue dubitative s’assit à côté de lui. Jean ne fit aucun effort pour continuer la conversation et laissa filer le silence, mâchant les dernières bouchées de son sandwich. Patrick croisa ses mains sur ses genoux et baissa la tête avant de la tourner vers lui.

-Je… j’ai entendu dire que tu n’étais plus avec Florence.

Jean retint un sourire. Parmi tous les sujets de discussion possibles, il avait choisi celui sur lequel il avait le moins de choses à dire. Il fit une moue censée être déçue puis lâcha :

-C’est comme ça, les couples. Ça se forme, ça rompt. C’est la vie.

-Vous étiez ensemble depuis longtemps.

Il fit un rapide calcul et fut lui-même étonné de sa réponse.

-Presque dix ans.

-Ah oui… quand même. Ça ne te fait pas trop bizarre ?

Jean se demanda s’il avait le droit de répondre honnêtement à cette question. Est-ce que la bienséance ne lui dictait pas sa réponse ? Il se contenta de hausser les épaules et de marmonner un vague :

-Ça faisait longtemps que ça n’allait plus entre nous. Je m’étais fait à l’idée.

Patrick le regarda légèrement de travers, sans doute étonné de ne pas le voir plus affecté que ça par le sujet. Jean sentit une pointe de colère monter en lui. Si Patrick n’était pas content de ce qu’il entendait, il pouvait toujours aller parler à quelqu’un d’autre.

Il fronça les sourcils et, se fichant d’avoir l’air malpoli, se leva et lâcha :

-Je dois retourner bosser.

Puis il tourna les talons et marcha d’un bon pas vers le bâtiment. Il trouva agréable de retrouver la chaleur une fois à l’intérieur. Il retourna donc dans son bureau qu’il trouva vide. Il fit une moue déçue et retourna à sa place pour se remettre au travail. Le silence le mit rapidement mal à l’aise. Il n’avait plus l’habitude d’être seul dans son bureau et ne pas avoir cette présence en face de lui lui laissait une sensation de vide.

Il lui fallut plusieurs minutes avant d’arriver à se replonger pleinement dans son travail. Il ne vit pas le temps passer et fut surpris lorsqu’Alistair revint. Le jeune homme s’arrêta dans l’entrée de la pièce et le regarda fixement quelques secondes, l’air étonné de le voir déjà là. Jean l’observa un peu et remarqua quelques détails inhabituels. Le jeune homme portait un manteau qu’il ne lui avait jamais vu, une écharpe assortie à la couleur de ses yeux, et il lui sembla sentir une légère odeur de parfum. Ils se regardèrent plusieurs secondes sans bouger avant qu’Alistair ne détourne le regard et n’aille s’asseoir à sa place.

Le suivant du regard, Jean fronça les sourcils et se figea sur sa chaise. Il tenta de repousser les questions qui lui vinrent tout de suite mais fut incapable de les rejeter loin de lui. Pourquoi ? Pour qui le jeune homme était-il si bien habillé, élégant ? Revenait-il d’un rendez-vous galant ? Il ne l’avait pas vu si coquet le matin. Quand s’était-il préparé ? Il avait sans doute profité du fait qu’il parte manger seul.

-Jean ?

Les nerfs à vif, il se tendit d’un coup et se redressa brusquement pour regarder Alistair qui avait l’air inquiet. Jean l’interrogea du regard sans cesser de froncer les sourcils, ce qui devait lui donner l’air passablement agressif.

-Tout va bien ?, relança son jeune collègue.

-Oui oui, marmonna Jean avant de baisser la tête.

Du coin de l’oeil, il surprit Alistair haussant les sourcils. Décidément, il avait tout gagné, il devait le croire fou maintenant. Poussant un profond soupir, il fit quelques opérations sur son ordinateur avant de se rendre compte qu’il n’arrivait pas à se concentrer et qu’il avait fait n’importe quoi.

Il se retint de taper dans le bureau et de grogner, préférant essayer de garder son calme. Du moins le peu qui lui restait. Mais il eut beau inspirer profondément, fermer les yeux et penser à autre chose, pas moyen de faire redescendre la tension nerveuse qui l’habitait. Il ignorait pourquoi mais l’idée qu’Alistair revienne travailler après un rendez-vous le mettait hors de lui.

Il lui fallut une bonne heure avant de se remettre réellement au travail et encore, il n’était toujours pas parfaitement serein.

Au cours de l’après-midi, il surprit plusieurs fois Alistair en train de le regarder, alors que lui-même levait la tête pour l’observer discrètement. Quand leurs regards se croisaient, ils se détournaient aussitôt, aussi vivement que s’ils s’étaient brûlés.

Jean ne comprenait pas ce qu’il se passait. Il avait beau essayer, tout ça lui semblait être la situation la plus absurde et confuse qu’il ait jamais connue.

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[PS : désolée pour le retard, je viens de me rendre compte que j'ai cafouillé dans la planification de mes chapitres --"... tant pis, vous en aurez deux cette semaine, s'il y a toujours du monde qui passe !]

Et voilà, les sentiments de Jean se développent, doucement mais sûrement… Alors, pronostics ? Est-ce que c’est réciproque ? Qui va craquer le premier ?

Un an plus tard…

Damien se racla la gorge et se recoiffa d’une main avant de sonner à la porte devant laquelle il était planté depuis plusieurs minutes. Il inspira un grand cou pour chasser sa nervosité et attendit qu’on vienne lui ouvrir. Cela faisait plusieurs jours qu’il attendait ce moment, et même s’il n’y avait pas de raison pour que ça ne se passe pas aussi merveilleusement qu’il en avait rêvé, il ne pouvait chasser la boule d’angoisse qui lui nouait le ventre.

Mais quand la porte s’ouvrit sur un beau jeune homme de dix-huit ans, tout sourire, ses peurs s’évanouirent et il ne put que sourire à son tour. Alix l’attira contre lui pour l’embrasser longuement sur le pas de la porte et ne le lâcha que quand il fut rassasié. Souriant toujours à son petit-ami, il le fit entrer et Damien pénétra dans l’appartement tout nouvellement aménagé. Il s’arrêta dans l’entrée, son bouquet de fleurs à la main, et regarda autour de lui. Le couloir était assez sombre et sur la gauche était installé un porte-manteau avec les vestes d’Alix. Il reporta son attention sur ce dernier et lui tendit les roses qu’il avait achetées pour lui sur le chemin.

-Oh non, fallait pas, murmura le jeune homme en les saisissant d’une main timide. Elles sont trop belles, ajouta-t-il en relevant la tête vers lui.

Il vint déposer un bref baiser sur sa joue et Damien sentit son cœur battre plus fort. Le prenant par la main après qu’il eut ôté ses chaussures et son manteau, il l’entraîna dans la suite de l’appartement pour lui faire découvrir l’endroit où il venait de s’installer.

Depuis un an, beaucoup de choses avaient changé. Damien avait réussi sa première année à l’université, malgré le fait qu’il ne pouvait plus voir son petit-ami tous les jours. Il revenait tous les week-ends chez ses parents pour profiter de leur présence et de celle du jeune homme. Ce dernier, après avoir longuement hésité, avait décidé de prendre sa vie en main et d’arrêter de suivre la voie que ses parents avaient tracée pour lui, puisque de toute façon ils ne s’intéressaient plus à lui. Il s’était donc inscrit en terminale littéraire où il s’était enfin épanoui dans le milieu qui lui plaisait. Grâce à cette nouvelle donne, son caractère avait changé, il était devenu moins renfermé, plus déterminé. Ses notes avaient été excellentes et il avait obtenu la mention très bien au bac, ce qui n’avait étonné que lui. Poursuivant sur sa lancée, il avait obtenu une place en classe prépa à Paris. Damien avait alors décidé de le suivre là-bas et de changer de faculté. Mais Alix avait tenu à ce qu’ils habitent ensemble et avait choisi l’appartement où ils vivraient, celui que Damien découvrait désormais.

Un autre événement inattendu s’était produit durant l’été qui s’achevait maintenant. Apprenant les résultats excellents de leur fils au bac, les parents d’Alix avaient décidé un premier pas vers lui : à partir de ce moment, le jeune homme pourrait garder sa sœur pendant toutes les vacances scolaires s’il le désirait, et lui téléphoner tous les soirs. Alix avait pleuré de joie dans les bras de Damien quand il avait appris la nouvelle. À présent, il ne lui manquait presque plus rien pour être heureux.

Alix montra à Damien la cuisine, leur salon -il avait du mal à se faire à l’idée qu’ils vivraient désormais ensemble en permanence, alors que l’année précédente l’éloignement les avait tant fait souffrir-, la salle de bain et pour finir leur chambre. C’était la pièce la plus personnelle et Damien avait hâte de découvrir comment le jeune homme avait aménagé leur intimité. Il découvrit une pièce de taille moyenne, aux murs peints en taupe, aux lourds rideaux chocolat accrochés aux vites, et enfin le lit double placé au milieu de la chambre. Celui-ci était recouvert d’un dessus de lit beige et agrémenté de coussins bordeaux. C’était la chambre dont il aurait pu rêver et à l’instant il n’avait qu’une envie, se coucher sur le lit en prenant son amant dans ses bras pour le remercier de ce si beau cadeau qu’il avait mis tant de temps à préparer.

-C’est superbe, souffla Damien.

Alix sourit, ses joues se colorant de rouge, et le plus vieux ne put se retenir de l’embrasser longuement. Ce n’est que lorsqu’il le lâcha qu’il remarqua des cadres accrochés au mur en face du lit, au dessus du bureau qui leur servirait pour travailler tout au long de l’année qui allait venir. Il s’en approcha et découvrit plusieurs images en noir et blanc. Des clichés des amis qu’Alix s’était fait au cours de l’année, de Christophe, Léo et Alexandre, de Salomé, des parents d’Alix, et enfin d’eux deux.

Puisqu’il est d’usage d’avoir chez soi les photos des gens qu’on aime.

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Et pour finir cette histoire, un petit clin d’oeil à leur rencontre (pour ceux qui s’en souviennent). Finalement j’ai réussi à la finir et je suis contente de cet épilogue. J’espèreq ue vous aussi, et je vous dis à bientôt pour une nouvelle histoire !

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