
Chapitre 2
Fondre au soleil
La boutique était pleine de monde ce matin, et les bavardages incessants emplissaient le petit endroit du bruit feutré des chuchotements et du piétinement des visiteurs. Émilien s’activait avec bonheur depuis son arrivée, offrant son sourire à l’assemblée comme il en avait l’habitude. Le beau soleil qui continuait de briller faisait venir les gens en masse, à la recherche d’encore plus de bonne humeur. Il s’affairait entre les rayons d’objets incongrus et colorés. Il riait avec les gens lorsqu’il les conseillait, s’amusant lui aussi de l’absurdité de ce qu’il vendait. Mais c’était ça, ce qu’il recherchait, entendre les rires ou voir les sourires sur les visages, que ce soit parce qu’ils trouvaient les objets ridicules ou parce qu’ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient.
Deux autres personnes travaillaient avec lui ici, sans compter le patron qu’ils ne voyaient qu’une fois par semaine. Ses deux collègues étaient des femmes, un peu plus âgées que lui mais pas tellement plus terre-à-terre. Mais malgré tout elles étaient assez sérieuses pour gérer le magasin, laissant à Emilien le soin de s’occuper des gens dans les rayons. Ça lui convenait d’ailleurs tout à fait. Il n’avait pas besoin de responsabilités, pas besoin de se sentir important. Toute cette activité grouillante lui donnait l’énergie de toute une journée, et quand il sortait du travail le soir il avait toujours le sourire.
Alors qu’il venait de donner à une femme un porte-clé mural aimanté, il entendit qu’on l’appelait. En se retournant, il vit une de ses collègues, Martine, le regarder depuis derrière le comptoir. Elle lui sourit et lui fit signe de venir la voir. Il s’excusa auprès des gens qui attendaient pour lui poser une question et rejoignit avec difficulté Martine, poussant gentiment les gens qui se trouvaient sur son passage. Il s’accouda ensuite au comptoir en bois ciré que le patron avait récupéré dans une brocante et écouta ce que sa collègue avait à lui dire.
-Dis, on voulait aller manger au restaurant avec Manon ce midi, ça te tente ?
Il n’eut pas à y réfléchir longtemps, la perspective d’un bon moment passé entre amis lui étant toujours agréable.
-Oui, bien sûr, répondit-il en haussant un tout petit peu la voix pour être sûr que Martine puisse l’entendre au milieu du brouhaha.
Son amie lui sourit, visiblement contente de sa réponse, et ils retournèrent tous deux à leur travail.
En milieu de matinée, les visiteurs cessant d’affluer pendant un moment, Emilien décida d’aller prendre une pause dehors et profiter de l’air frais qui circulait dans leur rue. Il poussa un soupir de soulagement en quittant la chaleur étouffante de la boutique où les gens s’étaient entassés depuis le début de la matinée. La légère brise qui soufflait là était donc assez bienvenue.
Il s’adossa au mur en crépit de la rue et frissonna au contact froid de la pierre contre son T-shirt au dos mouillé de sueur. Il appuya délicatement sa tête contre le mur et regarda le ciel qui apparaissait entre les toits des deux rangs de maison encadrant la rue.
Il regrettait parfois d’avoir à rester enfermé lors de journées aussi belles que celles-ci, mais il se disait ensuite qu’il avait cette chance, que certains n’ont pas, de ne pas partir et rentrer chez lui de nuit, après avoir passé la journée dans une usine sans voir la lumière du jour. Le vent fit se soulever ses cheveux et il frissonna. Il était temps de rentrer, ou il allait prendre froid et subir un savon de Bertille. Elle ne faisait pas de gâteaux quand elle était fâchée. Il jeta donc un dernier regard au ciel bleu avant de tourner les talons et de regagner l’intérieur.
*
Émilien était affamé quand, à midi et demi, Manon ferma enfin la boutique et qu’ils commencèrent à se préparer pour aller manger. Le jeune homme enfila une légère veste et quand les filles eurent fini de se faire belles, ils se mirent en route. Ils avaient décidé, malgré le fait que Martine ait une voiture, d’y aller à pied pour profiter du beau temps. Émilien les écouta discuter une bonne part du trajet, tout occupé qu’il était à lever le nez pour y sentir la chaleur du soleil. Entendre les rires des filles lui donna cependant envie de savoir ce qui pouvait être si drôle. Engourdi par la chaleur, il tourna doucement la tête vers elles et leur demanda :
-De quoi vous parlez ?
Martine et Manon échangèrent un regard mi-amusé mi-gêné, avant que la première ne lui réponde avec une moue en forme de sourire :
-De toi, en fait.
Surpris mais pas vexé -il en aurait fallu plus que ça- Emilien haussa les sourcils.
-Je suis si drôle que ça ?
C’est cette fois la plus jeune qui pris la parole, les joues un peu rouges.
-En fait, il se disait que tu étais quelqu’un d’assez mystérieux.
Émilien retint un rire. Parmi tous les adjectifs possibles existant, il n’aurait jamais cru qu’on puisse un jour choisir celui-là pour le décrire.
-Tu es toujours dans la lune, à regarder en l’air, tu ne parles presque jamais de toi…
Ce coup-ci, Emilien sourit franchement à ses deux collègues.
-En fait, les filles, je dois être la personne la plus simple que vous connaissiez. Si je ne vous raconte pas ma vie, c’est parce qu’il ne s’y passe rien de passionnant pour les autres, pas de problèmes ni de catastrophes. Vous vous ennuieriez sans doute si je vous racontais mes journées, parce que ça donnerait quelque chose du genre : j’ai vu trois oiseaux ce matin, j’ai mangé des lasagnes excellentes ce midi et maintenant je vais acheter des abricots.
Martine et Manon le regardèrent en essayant de masquer leur étonnement. Émilien, lui, ne cessa pas de sourire et regarda à nouveau autour de lui.
-Mais tu es comme tout le monde, reprit Manon. Tout le monde voit des oiseaux et mange des lasagnes.
-Sans doute, mais la prochaine fois que ça t’arrive demande toi si ce genre de choses peut suffire à te procurer assez de bonheur pour que tu ignores les nuages, la pluie, et tes problèmes de couple.
Le silence suivit cette réponse et il sut qu’il avait visé juste quand Manon ouvrit la bouche pour dire quelque chose avant de se ravisez, lui laissant le dernier mot.
Ils arrivèrent au restaurant peu après. Ils venaient de temps en temps manger là, aussi le serveur qui les accueillit les salua chaleureusement avant de les mener vers une table dans un coin de la salle, près d’une baie vitrée qui donnait sur la rue. C’était un petit établissement sans prétention, à l’ambiance chaleureuse, en somme qui leur convenait parfaitement.
Ils s’installèrent en reprenant leurs discussions légères, et prirent à peine quelques minutes pour consulter le menu, connaissant déjà la carte par cœur. Un autre serveur vint prendre leur commande puis les laissa seuls. Émilien sentait bien que sa petite tirade un peu plu tôt avait attisé la curiosité de ses deux collègues, et en particulier Manon, qui ne cessait de lui lancer des regards qu’elle devait vouloir discrets, mais qui se remarquaient comme le nez au milieu de la figure.
À un moment, alors que les sujets de conversation semblaient déjà s’épuiser, la jeune femme ne sembla plus pouvoir contenir les questions qui lui brûlaient les lèvres.
-Et, Emilien, tu… tu vis seul ?
Le jeune homme retint une moue gênée. Voilà pourquoi il évitait de parler de lui trop intimement, pour ne pas avoir à aborder ce genre de sujets qui intéressaient un peu trop la jeune femme.
-Non, j’ai un appart en colocation.
Il espérait que cette réponse, qu’il avait voulue brève, clorait la discussion mais visiblement ça ne satisfaisait pas pas ses deux amies. Manon, trop timide, n’osait pas lui poser plus de questions mais Martine n’éprouvait pas la même crainte de sa réponse, aussi se lança-t-elle avec naturel :
-Tu vis avec un copain alors ?
-Non, avec ma meilleure amie.
Il garda le sourire mais jeta un bref regard à Manon dont l’expression était un peu moins sereine qu’un quart de seconde auparavant, même si elle lui sourit pour essayer de lui cacher. Cela faisait un moment qu’il s’était rendu compte des sentiments de la jeune femme pour lui -il ne vivait pas non plus sur une autre planète- mais il ne pouvait y répondre. Même s’il avait voulu le faire il n’aurait pas su comment. Il n’avait jamais été réellement amoureux et ses seules histoires de « couple » n’avaient été que des flirts ou des aventures de quelques semaines. Il était plus à l’aise avec les amitiés, moins compliquées.
Un peu gêné par ce bref échange, il laissa les filles discuter entre elles en attendant qu’on leur amène leur commande. Quand on déposa devant lui une assiette de blanquette de veau, il oublia toutes ces considérations auxquelles il n’était de toute façon pas habitué et sourit lorsque les premiers arômes lui parvinrent, portés par la fumée du plat chaud. Il souhaita un bon appétit aux deux filles puis prit une première bouchée et ferma les yeux pour apprécier la douceur du goût qui ravissait son palais.
On ne l’entendit plus du repas.
L’arrivée des desserts fut l’apogée de ce moment de pur plaisir, quand il dégusta une île flottante sous les yeux amusés de ses collègues qui, il en était sûr, n’appréciaient pas autant ce qu’elles mangeaient, trop occupées à discuter.
L’orage menaçait quand ils ressortirent et Emilien, peu prévoyant, fut bien content de se serrer sous le parapluie de Martine quand l’eau commença à tomber en trombes. Ils se pressèrent pour rentrer et Emilien ne tarda pas à se remettre au travail pour éviter d’avoir à supporter les regards déçus de Manon qui n’oserait pas venir lui parler directement. Pas avant un moment en tout cas.
L’après-midi passa assez vite une fois qu’il se fut replongé dans l’ambiance enjouée et entraînante du magasin, qui lui fit rapidement oublier les petits incidents de la matinée.
*
-Bonne soirée, Emilien !
Le jeune homme se retourna, sourit et fit un signe de la main aux deux filles avant de quitter la boutique, mettant les mains dans ses poches par habitude. L’humidité ambiante d’après l’orage l’enveloppa dès qu’il eut passé la porte et il inspira profondément pour s’emplir les narines de cette odeur particulière qu’il affectionnait tant. Il avait envie d’en profiter un peu et décida d’errer un peu en centre ville avant de rentrer chez lui. Il remarqua que, pour une fois, les gens ne semblaient pas se presser comme à leur habitude, peut-être détendus par le fait que l’orage ait éclaté.
Il parcourut les rues, observant les vitrines sans regarder l’heure avant de s’arrêter net devant une chocolaterie. Il se mordit la lèvre sous l’effet de la tentation qui s’offrait à lui, et à laquelle il n’avait jamais très bien su résister. Quelques secondes de faible opposition plus tard, il poussait la porte de la boutique. Ses yeux s’emplirent d’étoiles quand il les posa sur les étalages remplis de gourmandises toutes plus alléchantes les unes que les autres.
-Bonjour, Monsieur, lui lança une voix féminine, le sortant de sa rêverie.
Il releva la tête et sourit à la vendeuse qui, toute vêtue de couleurs vives, ressemblait elle aussi à un bonbon.
-Bonjour, lui répondit-il, enjoué. J’ai eu le coup de foudre pour votre vitrine mais vos chocolats ont tous l’air tellement bons… Je ne sais pas quoi choisir.
La femme en face de lui haussa les épaules avant de lui proposer :
-Peut-être que je peux vous conseiller ?
-Vous avez carte blanche.
Il la regarda, les yeux plein d’envie, remplir une boîte de carrés de chocolat tous décorés de façon différente et se dépêcha de payer, trop pressé de pouvoir enfin déguster. Quand enfin il salua la femme avec un sourire, il quitta rapidement la boutique et, une fois dehors, avisa un banc libre non loin de là et se dépêcha d’aller s’y asseoir. Là, il s’accorda quelques secondes pour contempler son achat avant de dénouer délicatement le ruban rouge qui enveloppait la boîte. Il souleva lentement le couvercle et admira avec l’eau à la bouche toutes les ganaches différentes avant de choisir celle recouverte de poudre dorée. Il la porta à ses lèvres et croqua avec délice. Quand les arômes se dégagèrent dans sa bouche, il ferma les yeux et se laissa fondre en même temps que le chocolat.








